Presse

 

Article d’avril 2017 sur le disque « Deux déserts » par Guts of Darkness

Article sur Tanz Mein Herz du 15 mars 2017

Article baracande the wire 2017

Article dans le magazine mouvement mars 2016 :

article-mouvement

 

Article paru dans « le monde » le février  2016

LeMonde140216-LaNovia

Article du 1er décembre 2015 dans The Drone

Pendant que vous aviez le dos tourné, Tanz Mein Herz a remis le rock sur la voie du futur

On écoute l’inédit Spiegel Jam et on se prépare pour la tournée du groupe en décembre.

01.12.2015, par

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Dans la galaxie La Nòvia / France / Standard In-Fi, Tanz Mein Herz fait un peu figure de supergroupe parmi les supergroupes.

Parmi son corps à géométrie vraisemblablement variable qui a poussé à partir d’un noyau-trio, on trouve Jérémie Sauvage et Mathieu Tilly de France et Maîtres Fous, Ernest Bergez alias Sourdure (et moitié de Kaumwald), Guilhem Lacroux de Faune, Toad et La Baracande, Pierre-Vincent Fortunier de Toad et La Baracande, Alexis Degrenier de Minisym et La Tène, Pierre Bujeau… Soit une variété de profils divers mais tous aguerris à la multiplicité qui explique sans doute la variété de tons et de couleurs (du jaune délavé au rouge sang fluorescent) que peut prendre la musique du groupe malgré un champ d’action volontairement borné et limité à un mouchoir de poche.

Moins directement associé aux musiques traditionelles du coeur de la France que ses parents Faune, Sourdure ouJéricho, Tanz Mein Herz pratique un rock instrumental solaire et cyclique, monotonal et très riche en timbres, moins intense et référencé que celui de France, plus proche dans ses magnitudes et ses tempos d’un certain folk anglosaxon et d’une certaine idée du bucolisme.

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Surtout, Tanz Mein Herz ne tourne pas pour autant son dos à ce satané futur dont on ne cesse de déplorer la disparition dans nos musiques actuelles : ce n’est pas par hasard que l’auguste critique britannique David Keenan parlait récemment du groupe dans un article passionnant sur le « futurisme franchouillard » en soulignant que signe extérieur le plus stupéfiant du collectif était l’usage de sons électroniques en provenance d’une autre dimension où la musique aurait encore en charge l’évocation des temps à venir.

Plus aisés à comparer à Can, Sun Ra ou Philip Cohran qu’aux vieux joueurs de cabrette du Cantal, Tanz Mein Herz (« danse mon coeur » en teuton) ramène le rock rituel à sa plus simple, plus cruciale expression, du genre qui fait oublier le monde de culture qui a permis au rock de naître quand on se perd dans ses océans de son et d’émotions, mais ose surtout l’évocation de l’inouï – un inouï qui ne s’entend pas à la première seconde de ses jams à rallonge, mais dans la durée et le capharnaüm de sensations qu’ils provoquent quand on y plonge.

« Spiegel Jam », l’inédit maousse en écoute ci-dessous, provient d’un jam privé téléversé sur Youtube dans le but de vous rappeler d’aller entendre le groupe jouer sur scène en décembre (notamment le 10 aux Instants Chavirés) puisqu’il s’apprête à partir en tournée. Il complète idéalement les 22 minutes de Territory, premier album merveilleux paru en maxi 45 tours au printemps sur Standard In-Fi dont le seul défaut est son goût prononcé de trop peu.

 

Chronique du 29 novembre de David Keenan concernant l’album « Two deserts »

Guilhem Lacroux
“Deux Déserts”: A Motion Picture Soundtrack
Standard In-Fi LP

Guilhem Lacroux’s solo electric guitar and lapsteel soundings orbit the solitary, sandblasted environs of steel string thinkers like Charalambides, Jeff Cotton and Loren Connors while hallucinating convergences of American primitive spontaneity with vivid graphic scores. Playing from a combination of visuals drawn from the archives of the American Desert magazine, the music becomes a highly impressionistic rendering of a form of European exotica, translating variously doctored, distressed and deconstructed variants of high desert spaces and serpentine movements into statements of rhythm and tone.
Indeed, there is something of the late John Fahey’s electric guitar conceptions in the movement of Lacroux’s playing, particularly his last recordings, where Fahey’s umbilical to country blues extended far enough to make of it a future wraith, the ghost of its origin come back as a distant mirage.
This is desert blues beamed from the heart of Europe and the landscape evoked is a dream image.
Lacroux works single solitary notes into soft sighing shapes. His playing is taut and loose, sounding tactile, percussive note clusters, sliding between lunar notes. The sound of the guitar is heightened, the tense strings suspended above the pick-ups, the snap of steel, the warm wow of an amplifier.
Lacroux works in signs and patterns, translates them into figures suspended in the air, into simple repeating notes forms, playing on top of his own improvisations in surprising and fortuitous combinations, duetting blind with himself over time.
If the Standard In-Fi catalogue can been seen to bring together contemporary thinkers with a particular obsession over the endless nuance of time and how it is expressed then Deux Déserts can be viewed as an experiment in revisiting the same territory, the same moment, again and again, only to find that it was never fixed in the first place. Even in the desert, as the movement of the snake makes overt, everything flows.

David Keenan

 

Article du 28 octobre 2015 dans red bull music academy daily par david Keenan :

…(But the trail hasn’t been entirely lost. Space is still the place for contemporary French units like France and Tanz Mein Herz, who use endless restatements of now via single note drum and bass ascensions and looping, repeating guitar patterns to reveal the shape of the future in the present. “A quest for virgin space,” Tanz Mein Herz guitarist Pierre Bujeau calls it, because after all, “new music seeking to settle new territory can thus not take up residence on Earth.”)

 

Guts of darkness (octobre 2015)

« Danse mon cœur » ; tourne, ma tête, élève toi encore un peu plus au-dessus du sol, des vapeurs qu’il émane, plus haut que la poussière que soulèvent nos pieds ; bougez, tous mes membres, rappelez vous, tous, que je suis vous et que vous êtes moi, qu’on n’a pas à chercher plus loin, hors la peau, ce que nos éducateurs, nos gardiens séniles avaient appelé âme ; ce que nos poètes voulaient nommer – mais plus justement – du même nom ; ce que les donneurs d’aubades, de bals, ont toujours visé à mouvoir. Plus loin que nos peaux, il y a l’air et des solides, des ondes. Tout près, il y a d’autres corps danseurs… La musique de Tanz Mein Herz est flottante. Pas dans le vague, cependant. Sans limites tracées, dites d’avance. D’ailleurs dans ce disque ci aussi – comme dans quelques autres, rares, où ça ne fait pas passe-passe, excuse, escamotage – on entre comme si on arrivait en plein dans l’événement en train de se faire, de se continuer… On dirait que l’aiguille, sur le vinyle, rattrape, une fraction d’instant, ce qui déjà survenait avant qu’elle s’y pose. C’est un monde, et le monde n’attend pas que tous, que quiconque y soit, avant de se commencer. Ce sont deux morceaux en flux, en pulsations libres. En motifs serrés, qui sans arrêt se répètent ; mais ne se dupliquent pas comme un canevas trop raide – qui à la place étendent leur espace, nous agrandissent leur dimension, à mesure. Musique intoxicante mais qui n’assomme pas. Je trouve même à ces deux plages – j’y retrouve l’impression du concert où je les avais entendu, une partie de ceux-là et d’autres, sous ce nom – une légèreté, même, qui fait toute sa force lévitante, enlevante. Une douceur, même – dans les textures, les filées, le nuageux des effets qui enveloppent sans rien étouffer. Cette machine-ci – machine à rythme, disais-je ailleurs du groupe Toad… deux hommes sont en commun, d’ailleurs, de ceux-ci à ceux-là – n’est pas frénésie, alcool violent, mais étourdissement qui se dilate et gagne en s’insufflant lentement, pas insidieusement mais comme incidemment. C’est un autre mode, une autre circonstance. Il n’y pas de répertoire, peut-être – mais ceux qui jouent sont familiers de ceux là, de leurs dessins, de leurs régimes. Qu’on se rende compte : il y a là Guilhem Lacroux et Pierre-Vincent Fortunier – de Toad et de La Baracande, donc, entre autres, du collectif La Nóvia ; et puis Ernest Bergez, alias Sourdure, l’Auvergnat de Lyon qui trimbale ses histoires, ses espaces habités ; aussi… Matthieu Tilly et Jérémie Sauvage, soient la section rythmique de France, ces insensés tourneurs sur une seule note et un battement bouclé… Ce n’est pas tout à fait la même obsession, pourtant, là, la même obstination. Il y a parenté, bien-sûr, avec ces groupes cités, ces projets, ces autres rencontres et unités, êtres ensembles ou seuls. Mais ils charrient autre chose. Une sorte d’Afrique, on pourrait penser, aux mélodies roulées qui semblent presque d’un balafon. Comme une sorte d’Orient, gnawa, soufi, ou bien plus loin, dans d’autres lieux tranquilles, cachés mais peuplés. Un territoire – c’est le titre – inventé mais pas fictif. Surtout pas « de la world ». Un folklore – comme souvent avec eux ; mais détaché cette fois de tout souci de montrer clairement « racines », il me semble – qui se crée pour l’enceinte où ils prennent place, où ceux venus là viennent s’assembler, autours. Douceur, oui, de ce son… Mais forte et puissante poussée, progressive sous ses airs d’immobile. Liqueur fruitée, sarabande odorante qui prend comme au ralenti, volupté qui se déploie et nous ouvre avec elle. Voilà du ravissement. Bonheur inespéré : cet objet n’en est pas que la trace. Il vit entre nos murs, posé aux bonnes heures sur les plateaux adéquats. Ses deux faces, bien sûr – avec leur vitesse distincte, chacune, quoi qu’en dise le chiffre inchangé, de l’une à l’autre, quant au réglage de la platine –, ne filent, ne se dévident pas sur les mêmes durées qu’ils étirent et tissent, en direct. Ces minutes restent aussi poreuses, aussi pleines, aussi – paradoxalement si on veut ; transitoirement, plutôt, puisque leur vocation est que tout ne fasse qu’y passer, y bouge, traverse. Cette tête de cheval est magnifique, dans son halo violet-rosé. On voit, à s’approcher, on explore de l’œil sa matière pointilliste, gouttes vaporisées. On en sent sous le doigt l’épaisseur, le relief. On distingue les surfaces et les volumes que la brosse a tracés. L’image paraît en vie – on sait pertinemment, bien sûr, qu’elle ne va pas quitter, s’incarner depuis sa surface. On ne croira pas que ce pas là – lacé, lancé à même la terre, au-dessus d’elle – serait geste sans profondeur.

 

Septembre 2015 : émission avec des extraits de « Ailleurs, Higher » et « La journée » sur radio B

résonance l’émission

 

Juin 2015 : Critique dans the wire sur le premier disque de Tanz Mein Herz :

 

Critique Wire

 

 

Juin 2015 : Emission de radio sur la novia sur viwa Boempa

 

 

entretien de la novia : Jardin des Chartreux, Lyon, le 16 juillet 2015

par Dioneo › lundi 27 juillet 2015

Il fallait bien qu’on en vienne là… Qu’on cesse de rater l’occasion, de remettre à plus tard. J’avais abordé Yann Gourdon avant l’un de ses concerts lyonnais – au Café du Rhône, en duo avec An Tez, sous le nom de Vaacum – pour lui proposer… Plutôt qu’une interview, un entretien, une discussion. À propos de La Nóvia – ce collectif dont il est un des membres, peut-être le plus visible… Pas le seul – ceux là font corps, d’un groupe à l’autre, singuliers, distincts… Manifestement d’accord. Je voulais parler de cette… Communauté ? Oublions, alors, toute connotation baba et, ou, encore plus, sectaire… J’aurais dit volontiers « commune » – sans jamais penser « chauvinisme ». Ça m’intriguait – ça continue de m’enchanter, de me surprendre… – cette idée surtout pas fixe mais à quoi ils tiennent. Ce mouvement insaisissable mais jamais dans le vague. Les veillées de la Baracande, les bourrées, valses, polkas, de Toad. Les chants intoxicants de Jéricho. Les voix du Cantal qui remontent de la terre et tombent de ce ciel là pour saisir, chez Faune. Les particules sonores en nuages, nuées, constellations, du Verdouble… Le Verdouble, je le savais, devait jouer quelques semaines plus tard au festival Échos, à la ferme du Faï, dans les Hautes Alpes. (Je vous ai conté ça, ailleurs, il y a peu). Il y aurait donc là Yann Gourdon, donc, et son comparse dans ledit duo, Yvan Étienne, autre vielleux. Rendez-vous avait été pris, convenu. Puis… Sur place – circonstances, charges, nuits blanches – différé. Quelques semaines après, d’autres groupes du collectif devaient encore jouer à Lyon – au Jardin des Chartreux, dans le cadre des jeudis des Musiques du Monde, organisés tout l’été par les CMTRA (Centre des Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes). Jéricho, justement, et Toad, et le duo Violoneuses. Cette fois devrait bien être la bonne.

Au jour dit me voilà donc au Jardin… Un parc presque caché, de fait ; en haut de la colline de la Croix Rousse, pourtant – mais à l’un de ses azimuts les moins visités, excentré, comme coupé des rues autrement touristiques du quartier adjacent. La vue sur les quais de Saône, d’ici, est assez belle, l’angle un peu inhabituel sur la basilique de Fourvière, en face. Il est encore tôt lorsque nous arrivons l’ami Buck – qui me fournit aimablement l’enregistreur – et moi. L’ami Dariev nous rejoindra plus tard, au début de l’entretien. Pour le moment, les membres de Jéricho sont sur scène, encore en pleines balances. Nous les saluons rapidement puis allons nous poser discrètement à l’ombre, le temps qu’ils finissent. On a tout le notre. La canicule persiste, depuis des jours – trente huit degrés au moins, celui-là, et pas un souffle. Guilhem Lacroux – avec qui nous avions convenu de l’heure du rendez-vous – passe en voiture devant nous, nous informe qu’il va « acheter du vin » et sera vite de retour, pour l’entretien… Une fois les balances finies, tout le monde se présente, nous discutons un peu, tous, sans formalités. D’abord Guilhem et Yann, donc, puis Élodie – graphiste et « administratrice », logisticienne du collectif… Nous parlons des Échos, où avaient donc joués trois semaines plus tôt, à peine, Le Verdouble mais aussi France, l’extatique trio de Yann Gourdon avec Jérémie Sauvage (basse) et Mathieu Tilly (batterie). Nous échangeons quelques impressions sur ces deux jours passés, encore frais dans nos mémoires à tous, sur les concerts qui s’y étaient joués. Les musiciens nous rejoignent petit à petit – sauf les deux Violoneuses, dont le tour est venu de balancer, et qui ouvriront la soirée. Nous décidons rapidement de nous attabler à l’intérieur du petit pavillon où sont installées les loges et autres commodités de l’endroit. Outre Yann Gourdon (vielle à roue, boîte à bourdon ; membre de Toad, La Baracande, Jéricho, Le Verdouble, La Cléda, des duo Puech/Gourdon et Gourdon/Mauchant, et du trio Puech/Gourdon/Brémaud) et Guilhem Lacroux (guitare et lapseel ; membre de Toad, La Baracande et Faune), donc, ce sont, qui nous ont rejoints : Jacques Puech (voix, cabrette, glass harmonica ; membre de Jéricho et Faune) ; Pierre-Vincent Fortunier (violon, cabrette ; membre de Toad et La Baracande) ; Clément Gauthier (chant, cabrette, tunn-tunn ; membre de Jéricho) et Antoine Cognet (banjo ; membre de Jéricho). On m’avait dit ceux-là peu causants, pas très volubiles sitôt qu’il s’agissait de parler de leurs musiques plutôt que de les jouer… Dès le préambule, j’ai l’impression contraire ! Chacun se fera là-dessus l’opinion qu’il voudra à la lecture de ce qui suit. Piles neuves en place dans le zoom. « Ça module »… Quelques plaisanteries s’échangent, des gobelets s’emplissent d’anis. Entrons dans le vif du sujet.

Avril 2015   :  France culture : les nouvelles vagues

Par Marie Richeux

« Hier la ville vraiment voulait être en été. Tout voulait être en vacances ou en avance sur la date, et la date elle-même n’était plus vraiment sûre. Un peu sonnée, la Maison de la Radio un peu secouée faisait entendre un drôle de soupir. Beaucoup plus au nord dans le théâtre des Trois Baudets, tournait virait le soupir d’une cornemuse, le son incroyable d’une vielle à roue, les cordes d’un instrument que je ne saurais nommer, et des guitares, et des voix. Le collectif La Nòvia faisait résonner une musique dans un temps et un espace contraint, une musique qui a l’habitude de tourner quasiment à l’infini et volontiers à l’air libre, mais ça marchait. Des chansons de femmes chasseuses du Morvan, des chansons des espaces, des modulations du temps. Tout à la fois abstraite et matière dense, la musique des trois groupes La Baracande, Faune et le Duo PuechGourdon ne faisait rien oublier du temps du dehors de la ville, mais elle le trouait, lui offrait une profondeur, une complexité, des nuances subtiles. Le théâtre en échange lui offrait une écoute si fine. Bref tout ce qui ces derniers jours avait ici manqué. »

Avril 2015 : Libération

Liberation

Mars 2015 The Drone

La Nòvia va vous faire changer d’avis sur les musiques traditionnelles de nos régions
Par Olivier Lamm

On a découvert La Nòvia, collectif, corps filandreux, asso solidement bâtie petit à petit par petites touches, petites illuminations successives, sans même réaliser qu’on avait affaire à quelque chose d’important et d’organisé. Il y a d’abord eu France , trio exceptionnel de rock de transe dont on vous a parlé en large il y a quelques semaines  pour la réédition d’un de leurs disques chez Mental Groove et dont on suit fébrilement la trace depuis qu’on a découvert sa musique grâce au label de Sun Plexus  ; ensuite Yann Gourdon, pilier du trio avec sa vielle à roue amplifiée dont on a réalisé à force de lire le nom sur les programmes de Sonic Protest ou des Instants Chavirés qu’il était aussi l’une des figures les plus dynamiques de l’underground des nouvelles musiques improvisées; enfin un retour de flammes spectaculaire de l’étranger, notamment les animateurs du festival flamand Kraak, à Gand, qui furent parmi les premiers à s’intéresser aux activités remarquablement radicales des diverses entités très emmêlées du collectif.

Ce dernier fait est d’ailleurs significatif : les gens de La Nòvia se revendiquent tous de l’étiquette « musiques traditionnelles de France » et il fallait sans doute attendre le premier regard d’aimables cousins étrangers pour qu’on cesse de se pincer le nez et qu’on passe à l’acte d’écoute de leurs multiples activités. Pour de complexes raisons idéologiques, politiques et historiques dont on se garde pour l’instant d’entamer l’analyse et l’énumeration et à l’inverse de la plupart de nos voisons européens, la France en effet a mal à ses musiques traditionnelles, profondément et depuis longtemps.

Pour citer un article à charge rédigé en 2012 par notre collaborateur Sylvain Quément dans Chronic’art: « Dans l’inconscient collectif français, il y a un trou. Folkflores et musiques dites traditionnelles, sujet tabou, grand impensé médiatico-intellectuel (…). Folklore: mot maudit, marqué au fer rouge, associé à jamais aux sabots, à la poussière muséale et à la petite chose typique. Une hérésie bien française, alors que partout ailleurs, le mot réfère non à des styles, mais à des fonctions musicales« .

Aussi quand un collectif basé en Haute-Loire « qui réunit des musiciens résidant sur un large territoire (Auvergne, Rhône-Alpes, Béarn, Limousin, Cévennes, Franche-Comté) » se revendique de la musique traditionelle, on se figure d’abord un remix foireux de « J’ai vu le loup, le renard et la belette », des indépendantistes bas du front avec des queues de rat sur l’épaule, des fanions qui battent au vent dans un village de vacances. Or les projets de La Nòvia, c’est exactement le contraire: puissance, stridences, ponts jetés vers les univers du noise, du drone, du psychédélisme et de la radicalité.

Yann Gourdon, premier idéologue et porte-parole du collectif, réfute d’ailleurs totalement le terme de « musique folklorique »: « Si je suis tant réticent quant à son emploi, c’est que notre musique n’a rien de folklorique. La musique folklorique (pas « folk », le mot « folk » désigne encore autre chose) fixe un instant donné d’une pratique et lui confère une dimension muséale. Ce qui est en contraction avec ce qu’elle représente, puisque les musiques traditionnelles sont vivantes et en perpétuel mouvement. Mais il s’agit là d’étiquettes (tout comme « avant-garde, musiques nouvelles, drone, musiques improvisées »…) et ce n’est pas ce qui m’intéresse quand on parle de musique. Je préfère parler de l’expérience du son. C’est dans la radicalité de l’expression sonore que l’on peut percevoir les affinités esthétiques entre des musiciens tels qu’Antonin Chabrier  (violoneux du Cantal) et Tony Conrad  ou encore le Père Chaicrot  (vielleux du Morvan) et Keiji Haino « .

Des musique des montagnes d’Auvergne et du Limousin revisitées façon americana noise par Toad jusqu’aux bourrées des Alpes du Sud jouées comme la plus radicale des musiques nouvelles par le duo Violoneuses, c’est une ligne de force proprement incandescente qui traverse les groupes de La Nòvia, et c’est peu de dire qu’elle est communicante: elle emporte tout, tout, jusqu’à nos plus tristes, banales idées toutes faites sur les musiques de nos régions, montagnes et forêts. On est infiniment heureux que La Souterraine et MOSTLA se penchent aujourd’hui sur le cas du collectif avec cette anthologie perpétuellement captivante, galvanisante qui devrait décrocher quelques machoires jusque chez les amateurs de noise rock, de musique électronique et d’indie désincarné. C’est totalement gratuit à l’écoute et au téléchargement, n’attendez pas trop pour la récupérer.

 

ChArt

 

Critiques des disques de Toad et de la Baracande :

Toad#1 Guts of Darkness

Par Dioneo

Toad sont pour la danse. Souvent, en concert, ils jouent après la Baracande – qui sont, eux, pour la veillée. Les deux groupes se composent d’ailleurs des mêmes membres, au chanteur Basile Brémaud près, ici absent. Mais à vrai dire… Toad ont précédé, en existence, la Baracande. Et tous les autres – au moins sur disque – du collectif La Nóvia. Numéro de catalogue : 001. Et… la danse, donc. Elle y est, déjà, trait saillant, moteur. Ses figures annoncées dans les titres : bourrée, valse, marche, mazurka, polka. Autant que les climats d’histoires, ici déroulées ensuite sans paroles, sur quoi les mouvements s’amorcent, s’emballent. La danse… C’est ce rapport à l’espace, la mise en corps de sa vibration, de son souffle. C’est une question de résistance – il faut rester debout –, une question de lâcher prise. Elle entraîne. C’est un rapport au lieu, à la place, aux autres corps danseurs. Il faut pour tout ça que sa vibration soit pulsée. Pourtant, ici, aucun des instruments n’est de ceux qu’on admet communément comme « rythmiques ». Pas d’élément à priori percussif. Des machines à sons tenus, surtout, à cycler les fréquences : vielle à roue, violon, cornemuse. Le bourdon… Nous en reparlerons plus loin. La guitare, entre eux, qui trace comme les autres des motifs courts et répétés, longtemps, innombrables. Au vrai, ce premier disque – surtout sur les plages qui l’ouvrent – pourrait sembler un point d’attache avec ce qui dans nos contrées, sur les territoires folk, avait précédé. Le « mouvement folk », avec ses suites (de danses, encore), ses répertoires repris, amplifiés, timbrés autrement pour d’autres atmosphères. Aussi – plus que sur d’autres disques de Toad, ou d’autres formations sises dans cette même « maison » – on entend, je crois, moins transformées, moins fondues, moins « métabolisées », des influences extérieures, identifiables à d’autres… « genres ». Un sorte de scansion rock – singulièrement, dans la guitare de Guilhem Lacroux, justement (dont le jeu, cependant, deviendra peut-être bien l’un des éléments les plus libérés de tout emprunt patent, ensuite, dans l’art de « ces gens » – qu’on parle encore de Toad ou de ses concert en solo, en duo à l’allure d’impromptu avec le dénommé Sourdure ; l’un de ceux-là dont la substance coulée, les fluides et cassures rendra encore plus subtiles et puissantes leurs mécaniques d’ivresse, leurs intuitions exactes dans la taille des angles). Bien sûr, toutefois, c’est autre chose qui survient. Très vite. Une pulsation qui naît, disais-je. Et qui n’est pas duplication de ce qu’en avaient fait quelques aînés, leur vision. Il semble qu’eux cherchent à toucher une autre moelle, afin de refaire… Vibrer, encore. Une propulsion plus vive, vivace. Ce n’est pas une question de « bête » modernité – qui ne serait qu’adaptation, de conformation. Si ça joue contre ce conformisme, même, il semble que les musiciens pour autant, ne cherchent surtout pas à imiter « ce qu’il y avait avant », à sauter une génération. Il ne s’agit pas, sans doute, d’être de son temps ; sans doute pas de se séparer, de s’isoler sur un coin de terre – il est impossible, non-avenu, d’être ailleurs que maintenant, conscience d’où l’on est planté ; l’horizon dit des limites et des lancées ; entre les murs – bergerie, squat, salle municipale… – sont commensaux et étrangers, tous venus en familiers ou en curieux ; tous venus pour quelque chose. Danser, on le répète encore. « Qu’ils se Fassent un Village, ou Bien c’est Nous qui s’en allons », clamait, un jour, un autre. Je ne sais pas s’ils l’ont entendu. Il me semble qu’ils le prennent au mot. Jusque dans cette syntaxe – étrange et fine – qui pour les affirmer, sans tous les formuler, feint de brouiller le « je », le « nous », le point piqué de consistance de l’individu, le corps collectif, l’endroit partagé, occupé, les intervalles comme vecteurs et comme écarts, ouvertures où articuler. Les titres, au fait – j’y reviens – sont parfois en dialectes. Quelquefois on les comprend. Pour d’autres – selon comment et où on a grandi, là où l’on vit – le propos nous échappe. Faï bon dançar, décidément, c’est évident pour tous ; même si La Marion Pleure ; mais est on sûr, au deuxième titre, qu’ils s’agisse de Planter Chou ? Et puis où est-ce, Mouret, ou Chabrier ? Ou bien… Sont-ce les noms de quelques notables ? Passons… En fait de dialectes, ce sont pleinement des langues. Et plus on se plonge dans ce disque, plus on entend ce qu’il affirme. Plus on est gagné par sa pertinence, frappé par cette matérialité puissante du son. Complexes d’harmoniques en nuages. La pulsation, j’insiste : ce sont ces particules qui courent le long du tourbillon, de la trajectoire vrillée, le couloir d’air creusé en ronde. Le flux s’en serre et s’en dilate, c’est ce qui fait le rythme. C’est le rythme lui-même. La dernière plage s’appelle simplement Bourdon. C’est un maître mot, un indice – il en sera encore question, souvent, lorsqu’on reparlera de cette même Nóvia. C’est cette même matière. Qui tourne, tout autant, se meut sans quitter la place en remous fantastiques et proches, désengagés des formes, des codes et comptes des pas, mais non rendus à l’indistinct, l’espace pas neutralisé. Le ciel, les faces éclairées des montagnes, s’étalent en un verdâtre qui tire sur le jaune acide. Les épis et les ombres se tracent, creusent en un vert d’eau profond. Le temps de ce disque, on peut comprendre pourquoi, combien, ce sont des teintes exactes et belles, vues de là où il sonne.

Toad#2  : Guts of Darkness

par Dioneo

La machine à rythme… Qu’on me comprenne : il ne s’agit pas là d’un jeu robotique, de périodes automates. Rien, ici, n’est programmé, informatique. Même… Pas plus que sur le premier disque du groupe, il n’est question là de scansions frappées sur des instruments supposément à percussion. Le rythme : c’est un débit ; des intensités qui pulsent d’elles-mêmes ; le tour infiniment varié que prend la matière sonore, qu’elle tient, garde, lâche… Qu’elle modifie soudain ou tout en progression. Vitesses et volumes. Ceux-ci, plus encore qu’avant, sont pour la danse, l’emportent. Celle-là intoxique. Les rythmes ont tous leurs noms. Ce sont ceux de lieux, de personnes, de familles. De villages et de places qui sont des communautés. Personnels. Et anonymes seulement au sens de « sans auteur qui soit autre chose qu’un de ces points ci : dans l’espace, croisée, pivot du monde ». Certains de ces morceaux – dès la Bourrée à Chabrier qui clôt la première piste – ont été joués, déjà, sur le premier album. Il me semble qu’ici, ils vont plus loin, plus fort. Ces choses là – question toujours d’espace où elles sonnent – sont sans arrêt semblables, et jamais vraiment identiques. L’inflexion se nourrit et capte la lumière, les souffles, les harmoniques, encore. Aucune des mélodies n’est de hasard, on ne peut rien permuter. Les basculer, si. Chacun de ses motifs sans cesse remis, tournés, répétés, est comme l’âme de ces danses, de ces plages où elles s’articulent en suites. « Âme » non au sens religieux mais à celui, technique, de la lutherie : pièce de bois brève, cylindre net qui rend plus solide la caisse de résonnance, qui en même temps conduit la vibration jusqu’à son fond. Il se trouve que trois des instruments joués là ont dans leur mécanique ce genre de bouts de bois : le violon de Pierre-Vincent Fortunier, lorsqu’il ne tient pas la cornemuse ; la guitare « archtop » de Ghilem Lacroux ; et la vielle de Yann Gourdon ; de tous essaiment des fréquences en paquets, en complexes ; filés, nuées, vrilles, concrétions et déchirures, trouées dans quoi leur propre course s’engouffre, en bouffée ou en flot, vapeur et retombées. La présence des musiciens, sur ce disque, est simplement stupéfiante. La musique saisit l’attention, la perception. Elle est comme un coup qui, les frappant, les éveille. Lumière, disais-je… Ce n’est pas pour rien que les animaux et les arbres – cerfs et biches dans un bois, une orée, une clairière – sont baignés sur la pochette de ces couleurs vives, comme irisées. Je dirais presque : psychédélique. Les gens de La Nóvia, c’est sûr, ont une vision. Une intuition du son, de ses effets, de sa matérialité. De la lutherie, encore. De sa nature. La nature est milieux, trajets, lisières, mouvements. Lumière, encore, températures, consistances. La dissonance, à vrai dire, ne peut exister ; la tension, oui : parce que certains intervalles sont tendus, durs, et d’autres lâches, ouverts ; les intervalles : ils ne sont pas question de hauteurs fixes, justesses ou faussetés consignées ; ils sont des distances, et encore une fois les mouvements sur cette distance, dans elle, qui est sa dimension, sa taille – du verbe tailler, angle, biseau, autant qu’histoire de grosseur ou finesse, longueur, surface. Il me semble qu’ici, bien plus que sur son premier disque, Toad se libère des semblances avec le folk d’avant, la tradition modernisée telle que jouée dans nos contrées depuis les années soixante dix. Bien sûr, la substance – répertoire, collectage – est toujours commune. Mais plus rien ne les retient. Art, artisanat, fabrication, métier parfaitement original. Et complètement fidèle : au thèmes, aux noms donnés, encore, comme titres. L’élément « drone » trouve ici une force inédite, même inouïe – paradoxalement dynamique, propulsive, là où le terme appelle souvent, ailleurs, l’idée d’une masse presque statique, ou simplement tremblante. Là, le bourdonnement attrape, se fait puissante centrifuge/centripète autant au moins que la ligne, la boucle des ritournelles. La densité des unes, de l’un, nous portent à leur couches d’atmosphère, équilibre gazeux, espaces béants ou resserrés, rayons qui se plantent dans l’œil et le voilent, obscurité qui tombe en voile. Cela se termine encore par une pièce lente et vaste, dont on a l’impression, en se concentrant assez, de pouvoir suivre le battement, l’oscillation plutôt, à même le sinué, à même ce temps qui ne se compte plus mais… Une fois de plus : s’écoule. Machine à trois hommes. Rythme qui est un cosmos. Un qui ne fait que pousser depuis l’espace où l’on joue. Aucune superstition, fausse poésie, magie frelatée. Et durant tout ce moment, rien qui soit œuvre de basse industrie.

 

Toad#3 Guts of Darkness

par Dioneo

Celui-là commence en toute lenteur. Ce ne sont que deux plages. Suites de danses, encore, selon les titres. Mais longues, cette fois, comme étirées. La pochette, elle, n’est que masses – ou surfaces, texturées de noir et de blancs. Est-ce… L’intérieur d’une grotte, comme prise en négatif ? Un ciel constellé, vu d’un sommet, d’un haut plateau loin de toute source de lumière électrique ? Ce disque… Sera-t-il la nuit, le cauchemar, le délire de leurs musiques ? Les ont-ils cette fois pour de bon hallucinées ? Il est certain, en tout cas, que le trio, sur celui-là, tient encore mieux son art des vitesses, des débits, des inflexions, aussi – des techniques et pratiques, des intuitions saisies par quoi rien de tout cela ne diffère terme à terme, par quoi ceux-là s’apparentent chimiquement plutôt qu’ils ne s’imbriqueraient en simples assemblages. Aucune hâte, disais-je. Les cycles prennent leur temps. L’emplissent, l’agrandissent à mesure. Le pas n’est toujours pas mesurable. Les montées, pour autant, attrapent encore davantage. La moindre nuance – ralentissement, accélération ; basculement, presque rupture qui fait relance – se ressent ici avec une infinie précision ; chaque changement, chaque progression, est physiquement imprimée, musique qui frappe au corps, le traverse, sonne dans ses volumes, musique qui elle-même est un corps ; l’entraîne, encore… mais il me semble que ce disque-ci, plus que les deux premiers – alors même qu’il est le seul des trois où l’un des musicien y batte des pieds (c’est Gourdon, je crois, sur une planche amplifiée par des micros-contacts) – se prête aussi à une écoute plus contemplative, qu’il suscite même cette concentration, tout de suite, une expérience différente de celle à quoi convie le groupe lorsqu’il joue en concert, où la ronde, toujours, prend – et presque d’emblée. Le début de la deuxième suite, en particulier – fréquences oscillées, tenue cinq minutes durant, incroyablement frémissantes et captivantes, avant que la guitare n’amorce le motif en giration – « installe » une atmosphère, l’instille, nous plonge dans la matière son ; la charge de chacun de ses atomes ressentie dans l’instant où sa masse attire les particules autours, les amalgame sur elle, dans elle ; ou bien au contraire, les repousse, s’y effrite, se subtilise ; où les longueur d’ondes sont chiffres moléculaires – loin de toute abstraction, variations de courant, infimes ou violent basculement d’un monde aux vibrations concrètes. Cette plage est… J’allais écrire « fascinante » ; mais alors qu’on m’entende : aucunement au sens où on y entendrait – y réussiraient-ils – une tentative d’épater, de bluffer, la démonstration faite d’un système. Je l’entends comme émanée d’un champ incroyablement libre. Je crois qu’il est une part, l’un des accomplissements d’une démarche exigeante, travail en plein cours et pas fait – pour le moment, au moins – pour se clore. En lui même, pièce d’une rare intégrité. Disque assez incroyable. Le temps qu’il joue, absolument indéniable. Un temps qu’il ne souligne pas, n’emprisonne pas. Le temps qui – ce temps là – cesse d’être dimension isolée, compte à part qui grève, et cloisonne. Temps libéré qui ne suspend pas – qui est peut-être le contraire d’une suspension.

.Février 2015  Guts of Darkness

La Baracande
Par Dioneo

Histoires d’espace. Le folk, dans ses formes traditionnelles, est une question de distances. D’endroits habités, du noir autours – parce qu’on joue souvent mieux la nuit. De places peuplés par le bal ou – ici – la veillée. Les histoires que racontent ces chansons sont aussi celles de frontières, d’inconnu effrayant, excitant : au delà des topographies, noms de villages, de hameaux, de lieux dits familiers. Le surnaturel n’existe peut-être là que dans ce par-delà, cet extérieur. L’actualité, certes – mondiale, instantanée, égalisée – nie cette dimension. Cette musique y retourne. Et par là : étend la perception. Revient à l’encan du pas humain – à l’ampleur de ce qui vibre, ne s’entend qu’à l’enceinte dans quoi elle est jouée. Il me semble que les groupes du collectif La Nóvia touchent quelque chose, trouvent cette proximité – autant que cette « extension » de l’écoute, pourtant – que le mouvement folk des années soixante dix avait en quelque sorte manqué – ou au moins, à un moment, perdu. Par ce souci, justement, de ne pas amplifier les voix – le chant, les instruments – aux volumes qui combleraient des stades, des marchés internationaux, des assemblées massées plus loin que là où l’œil nu peut voir. Ce n’est pas une fermeture, un repli frileux : ceux-là peuvent jouer partout. C’est une lucidité quand à la « fonction », de la musique. Sa place, sa dimension, encore une fois. Par là : sa possibilité. Aussi : ces gens – Yann Gourdon, présent dans presque tous les groupes réunis dans cette maison, mais pas seulement lui – n’hésitent pourtant pas à distordre leurs sons, distendre ces fréquences déjà naturellement dissonées, en paquets, en complexes d’harmoniques : les bourdons, notes tenues des vielles et violons, les glissandi de la slide, les réverbérations sur cette guitare jouée par un homme assis. La Baracande – groupe qui emprunte son surnom à Virginie Granouillet, chanteuse de la Haute Loire dont ces quatre là reprennent le répertoire, collecté dans les années cinquante et soixante – incarne donc la face « chanson » de ce nouvel art traditionnel. Pour eux, le mot – « incarner » – n’est pas une simple commodité. La présence de cette musique est proprement stupéfiante. La force captivante des épisodes contés, narrés, l’aura sombre de ces histoires de séquestration – comme entrée en matière sinistre, la Haut Dedans La Tour se pose un peu là – de guerre lointaine, de trahison, ne sont pas habillées – bêtement « rhabillées » – par l’électricité, les techniques étendues : elles sont rendues, disais-je, à leur espace. L’amplification, les effets, ne les noient pas : elles en dissolvent l’aura, la font passer au pur plan de la substance, l’intensité sonore en saisissant l’écoute, en saturant la teinte. La Baracande, donc – mais c’est vrai aussi pour Toad, les mêmes sans le chanteur, qui jouent pour la danse ; ou pour Le Verdouble, duo de vielles (avec électronique), qui poussent jusqu’aux confins cette exploration, ce ressassement jamais tout à fait à l’identique de la chimie, de la matière sonore, de sa structure atomique – ne jouent pas pour les foules. Les assemblées, autours, tiennent dans des squats, des granges, des salles territoriales. Chacun, chacune, est sis dans ce périmètre où ce qu’ils déroulent peut rôder, pénétrer, passer. Ici, ce qui est dit redevient pertinent ; L’Angleterre, à nouveau, est un ailleurs où l’on part mourir pour le roi ; la Belle qu’on enterre s’esclaffe à son amant qui lui sourit (et je vous assure qu’entendu ainsi, le récit frappe : d’émerveillement, d’horreur, de vertige). La vision qu’ont ces musiciens et raconteurs – ceux de La Nóvia – n’est pas, disais-je, celle du mouvement folk d’il y a des décennies. Que la Barracande privilégie – comme par exemple le faisait Malicorne – les relations de meurtres, d’élans incestueux, de parentèles criminelles seraient un lien… Presque insignifiant, à vrai dire, en regard des formes trouvées ensuite, respectivement – choisies depuis là, depuis cette souche commune. C’est surtout que ces traits là sont dans le texte, dans la lignée reprises. Musicalement, eux sont ailleurs. Ce qu’ils peuvent prendre à d’autres formes – aux expérimentations, essais supposés savants ou du moins avant-gardistes : le bruitisme ancré ritournelles d’Henry Flynt, le sens du vide et des intervalles de Morton Feldman ; peut-être à un certain rock psychédélique, pour cet usage du son démultiplié, instable et débordant… – n’est pas une adaptation. Ils s’emparent de ces moyens non pour « aller » vers une quelconque « oreille moyenne » ; mais pour leur puissance d’attraction – pour leur capacité aussi à libérer les charges, les remettre en mouvement, les animer plutôt que de les laisser en tensions mortes. Le sens de la répétition – du motif, des mélodies courtes et, comme disait le philosophe « toutes semblables » – est déjà présente dans le matériau, dans ces chants, ces strophes ; semblables mais jamais identiques – une inflexion change tout : climat, nuances, altitudes. Basile Brémaud, d’ailleurs, est bien la voix idoine : imparfaite sans doute pour l’esthétique « classique » ou les circuits de la variété ; mais… idiomatique, qui plie, brise, lie la langue à l’exigence du rythme, de sa scansion et de sa fluidité – d’où liaisons étranges (quatre-z-officiers…), ajouts de voyelles pour la métrique (le vingt-eu-cinq du mois d’avril) ; c’est peut-être aussi le français de Paris qui cesse de contraindre le dialectal, de plier l’accent (l’accent : c’est un sens dynamique). Une voix parfois couverte par la vielle, le violon, la guitare, mais c’est heureux aussi : car l’espace où vit ce qui se raconte – encore une fois : cet extérieur – submerge l’homme, l’attrape, le porte ailleurs. Réverbérations, saturations, boîtes à bourdons, ne « dénaturent » pas ce répertoire, ces chansons ; pas plus que les jeux de pression – l’effet « décollage » – de Gourdon directement sur les cordes de son instrument, les accélérations et superpositions de boucles, les dissonances de Fortunier et Lacroux : elles ne font qu’en accentuer l’allure, rendre plus intense leur perception, nous donner à sentir plus nettement ce qui en est le noyau ; nous plongent dans leur profondeur. Ce qui se joue ici tient presque de l’hallucinatoire – on verrait soudain, comme ce soldat, « sa blonde » traverser dans l’instant la mer, escortée, venue le faire passer serein dans « l’autre monde ». Hallucination, oui : mais c’est encore une fois un autre mot pour dire « vision ». Lorsqu’on en revient, tout semble plus nettement détouré, toute place plus juste, les volumes exacts et les aberrations saillantes. C’est plus vrai, encore, lorsque le groupe joue en direct – à distance de bras, face à vous. Lorsqu’il finit, souvent, il y a une courte pause, le temps d’un verre à peine. Après quoi, en général, trois de ceux-là reviennent : cette fois, disais-je, pour les bourrées et mazurkas.